Le Rapport Final

En août 1998, j’avais fait un exposé sommaire au sujet du décès de mon frère dans l’article intitulé La mise en scène après la mort du Général Hieu. Depuis lors, je continuais à effectuer un parcours de plus de 6 ans à la recherche de la cause de cette inextricable disparition. Aujourd’hui, le moment m’est venu de confronter toutes les hypothèses reçues en vue d’arriver à une conclusion plausible.

J’avais eu la bonne fortune d’avoir pu retrouver et discuter avec les témoins essentiels présents au QG (Quartier Général) du 3ème CA (Corps d’Armée) le jour même de la mort du Gén. Hieu: (1) Le Gén. Ly Tong Ba, Cdt de la 25ème DI (Division d’Infanterie), (2) Le Col. Nguyen Khuyen, chef de sécurité du 3ème CA, (3) Le Lt-Col Nguyen Quyen, chef de prévôté/3ème CA, (4) Le médecin-chef/3ème CA Luong Khanh Chi, (5) Le Col. Ta Thanh Long, chef de la délégation militaire du Vietnam du Sud à la conférence de Quadripartie et Bilatérale, (6) Le Col. Le Van Trang, chef d’artillerie/3ème CA, (7) Le Gén. Dao Duy An, Cdt Adjoint territorial/3ème CA, (8) Le Col. Phan Huy Luong, Assistant du Cdt Adjoint opérationnel/3ème CA, (9) Le Cpt. Do Duc, Aide de camps du Gén. Toan, (10) Le Gén. Nguyen Van Toan, (11) Le Gén. Le Trung Tuong, chef d’Etat-Major/3ème CA, (12) Le Col. Le Trong Dam, chef de la police/2ème CA, et (13) Le médecin Lt-Col. Ly Ngoc Duong, chef de cabinet du Gén. Toan.

Parmi ces 13 témoins, les 9 premiers se situaient en dehors du "périmètre sensible" et les 4 autres se trouvaient de plein pied dans cette affaire. Le Col. Khuyen a relaté la scène mortuaire selon les dires du Col. Luong. Les Colonels Long, Trang et le Gén. An reçurent un appel téléphonique du Col. Luong alors qu’ils étaient, pour certains, déjà à leur domicile pour leur apprendre la nouvelle. A leur retour au QG, ils n’ont pas eu la permission d’approcher la dépouille. Quant à Luong, on ne savait toujours pas où il se trouvait à ce moment là puisqu’il a déclaré qu’il n’était pas le premier à franchir le seuil du bureau de Hieu, et qu’il n’avait nullement appelé qui que ce soit pour propager cette terrible découverte.

Cette confusion entre Khuyen, Long, Trang et Luong proviendrait d’un quiproquo: ils ont confondu le Gén. Tuong et le Col. Luong; le premier fut chef d’EM/3ème CA et l’autre, assistant du s/chef opérationnel. Khuyen a écrit: ..."désemparé, je suis allé voir le Col. Phan Huy Luong, chef d’EM/3ème CA de l’époque". Et Long: "...à la réunion, le Gén. Hieu se trouvait assis au milieu. A sa gauche, le Gén. Dao Duy An, chef d’EM et le Col. Phan Huy Luong, Adjoint opérationnel". Et Long continue: "Quand le Gén. Hieu venait à peine de terminer sa phrase, le Col. Luong lui proposait d’aller dîner. An et moi, nous avons demandé de nous retirer". Tandis que le Gén. Tuong et le médecin Duong déclarent que c'était Hieu qui aurait invité Tuong, et pas le Col. Luong d’aller au mess ce jour là. A la même époque, Tuong écrit qu’il était entré en courant dans le bureau de Hieu dès qu'il entendait retentir le coup de feu, et Duong confirme que Tuong lui avait annoncé au téléphone: "Le grand frère Hieu est mort".

Le Cpt. Do Duc mentionne que lorsqu’il retournait au QG "le Gén. Toan avait donné l’ordre de sceller le bureau, et de ce fait, je n’ai pas pu voir de quelle manière était mort le Gén. Hieu".

Le Lt-Col. Quyen et le médecin-chef Chi furent mandés pour dresser le procès-verbal. Bien entendu, personne n’est dupe, ce tandem était sous la pression exercée par Toan et ses comparses, et le rapport du décès ne reflétait que ce que le QG/3ème CA voulait bien montrer.

Chose évidente en ce qui concerne le quatuor restant, ils sont non seulement des témoins principaux, mais aussi des comploteurs dans l’assassinat de Hieu. Voici le déroulement virtuel appuyant sur la synthèse d’un découpage systématique des renseignements reçus, et de la confrontation des éléments temporels, matériels et circonstanciels, selon les exposés de ces 4 personnages clés.

Lorsque le palais présidentiel subit un bombardement le 8/4/1975, le Président Thieu redoute que ce ne soit le début d’un coup d’état. Il ordonne alors un contrôle des positionnements précis de tous officiers supérieurs des 4 Régions Militaires, et reçoit la réponse rassurante R.A.S de la part du Gén. Quang. Il n’y a que le Gén. Hieu qui se présente en ce moment là à Go Dau Ha en compagnie du Gén. Tran Quang Khoi, Cdt des Forces d’Attaque du 3ème CA, apparemment pour un entretien informel. Thieu pense immédiatement à un coup tordu de ces derniers. En effet, il n’oublie jamais qu’il y a 4 ans, en 6/1971, le Gén. Minh lui a rapporté que Hieu et son complice Khoi avaient eu le projet d’amener les Forces d’Attaque/3ème CA à Loc Ninh sous prétexte de délivrer le siège de Snoul mais qu’en réalité, c’était pour foncer à Saïgon pour le renverser. Le Gén. Vinh Loc affirme dans son livre Lá Thư Gửi Người Bạn Mỹ (Lettre à un Ami Américain) que le Président Thieu soupçonnait même de son propre ombre et de son reflet, tremblait à l’idée qu’un coup d’état ne survint de la part des Paras et des Tankistes (page 82). Ce dernier juge que le moment est venu pour débarrasser enfin de Hieu afin d’éviter tous dangers futurs: un ordre est ensuite parvenu au Gén. Toan, fraîchement promu Cdt du 3ème CA.

A environ 9 heures du même jour, Hieu est de retour au QG. De son bureau, il appelle sa femme à Saïgon et lui demande de ne pas permettre aux enfants de sortir jouer dehors, puis il retourne vaquer à ses activités coutumières.

Vers 10 heures, le Gén. Hieu tient une réunion avec le Colonel Nguyen Khuyen, chef du bureau de sécurité militaire du 3è CA. La réunion termine avant 11 heures. Après l'envoi de tout le monde pour le déjeuner de midi, il retourne à son bureau. A ce moment-là, l'assassin s'approche par derrière, l'assomme avec un coup de bras à l'arrière du cou et utilise un petit Browning P. 6,35 mm pistolet pour tirer au menton. La balle traverse la mâchoire et voyage vers le cerveau et loge dans la crâne sans quitter la tête. Une fois son forfait accompli à l'aide d'un mini pistolet d'un genre spécial, l'assassin met l'arme particulière de Hieu dans sa propre main, le canon pointé vers le plafond et appui avec le doigt du mort sur la détente. Après quoi, il se sauve incognito vers le bureau de Toan.

Au bruit de la détonation, le Colonel Phan Huy Luong, adjoint du Gén. Hieu, accourt au lieu et témoin le fait. Il appelle immédiatement la police militaire à venir faire l'enquête et téléphone ensuite au Colonel Khuyen pour lui faire part de la nouvelle ainsi qu'au Général de Brigade Tran Dinh Tho, chef G3/EMG.

Tout le personnel du quartier général du 3è CA reçoit la consigne de ne pas évoquer cette affaire. Le Général Toan garde secret le fait que le meurtre a eu lieu avant midi et devise un plan de dissimulation avec ses trois co-conspirateurs (Duong, Dam et Tuong) qui place le moment de la mort à 19 heures et attribue le motif de la mort comme étant un suicide our une mort accidentelle causée par une blessure auto-infligée.

Tuong ordonne ensuite à ses subordonnés d'informer la famille de Hieu par téléphone et de concert, il dépêche le chauffeur du défunt d'aller à Saïgon annoncer la nouvelle. Madame Hieu et son fils aîné sont transportés en pleine nuit en direction de Bien Hoa. Dès leur arrivée, on les dirige sur le champ au bureau de Hieu afin qu'ils constatent par eux-mêmes la scène mortuaire où le décédé est là, affaissé sur sa table. Ils ont dû par conséquent, ramener le corps pour le redéposer dans le bureau. Madame Hieu affirme à son beau père: "pas une trace de sang, tout juste un infime point rouge sous le menton".

A la conférence de presse au QG, en réponse à la question concernant les circonstances de la mort, le speaker, ayant été seriné par ses supérieurs de la thèse du suicide, répond maladroitement: "La mort a été causée par une balle dirigée vers la bouche". (Le plus souvent, le suicidé appuie l'arme sur le tympan ou l'introduire dans la bouche). Quant à Tuong, il affirme sans rire à Khuyen qu'il a vu "Hieu s'affaisse inanimé dans son fauteuil. Un filet de sang frais inonde le visage et la poitrine. Le projectile a percé le front et continue vers le ceveau. Cette balle, dans son élan est parvenue jusqu'au plafond faisant un trou [...] le sang et les débris de cervelle sont éparpillés sur le mur".

Le Médecin Duong est plus "raffiné" que son chef Tuong: il préconise que la thèse du suicide n'est pas très convaincante car "Hieu était bon chrétien". C'est pourquoi il se démène à inventer un autre argument plus crédible selon lequel Hieu adorait à manipuler les armes et qu'il fut victime d'une décharge accidentelle. On comprend mieux maintenant la vision alambiquée fournie plus tard par le Gén. Toan: "Je l'ai vu mortellement blessé par une balle de pistolet, celle-ci est entrée par un œil et faisant exploser la tête, il fut tué net et s'effondrait sur la table". Toan mime la scène où Hieu, après avoir nettoyé l'arme, la retourne vers lui, un œil fermé pour s'assurer de la netteté du canon.

Une chose curieuse à noter, les témoignages se divergent à propos du déroulement temporel, de la circonstance de la mort et de la trajectoire de la balle. Par contre, ils sont tous d'accord sur un point, lequel indique que Hieu adorait les armes et qu'il fut un tireur d'élite, et que sa mort découlait de cette passion. Le Médecin Duong réaffirme: "Ce matin là, un soldat du Génie a rapporté à Hieu un pistolet après l'avoir réajusté le compartiment de la détente à sa demande.

Aussi étrange que cela puisse paraître, les témoins ont tous déclaré d'emblée qu'ils se souviennent de l'événement comme si c'était hier; mais si on entre dans les détails, ils se sont emberlificotés: ils n'ont pas fait assez attention, ils ont oublié ou ils ne savent pas, ils se sont trompés, ou ils ont besoin de se renseigner auprès d'une tierce personne...

Deux témoins qui ont pu examiner de près la blessure du mort sont les Médecins Duong et Chi. Le premier raconte: "Je l'ai vu en position assise sur son siège, le visage collé à la surface de la table ainsi que son bras gauche, son bras droit pendait vers le sol, un pistolet était par terre tout près de la main. J'ai constaté que la balle a traversé du cou … heu … heu … heu … non, ce n'était pas çà, je rectifie, du menton droit au tympan gauche". A ma question: "Le tympan a-t-il été endommagé?", il répond: "Je n'ai pas bien regardé". Je continue: "Le pistolet en question était du type P.38?", sa réponse: "Je suis médecin, les armes me sont inconnues". Quant au Médecin Chi, en consolant un des proches de Hieu avait prononcé ces mots compatissants: "La balle est entrée par le menton, heurtant la solidité de la mâchoire, et de ce fait, elle n'a pas pu monter au sommet de la tête, par ricochet elle a viré vers la nuque, le Général a eu une belle mort, sans ressentir aucune douleur". Non seulement leurs avis se diffèrent - l'un affirme que le projectile est sorti par le tympan et l'autre prétend que c'est par la nuque - mais encore ils sont loin de la vérité car la dite balle avait échappée par le sommet de la tête, légèrement inclinée vers la gauche, et la boîte crânienne restait intacte, il y avait juste un infime point rouge constaté par moi-même au cours de ma visite dans le bureau mortuaire.

Deux faits démontrent l'implication du Col. Dam dans cette affaire: (1) Malgré un passé de 30 ans, il se souvient clairement de sa présence au QG ce dit jour vers 14 heures, et déclare catégoriquement que le Col. Khuyen, le chef de sécurité du 3ème CA ne possède pas une aussi bonne mémoire que lui en affirmant que Hieu est décédé à midi; (2) Pressé trois fois par mes questions au sujet du déroulement de son départ du pays, il ne m'a jamais évoqué de l'évacuation héliportée en compagnie du Gén. Toan. Selon ses versions, la première fois c'était l'échappée par la route frontalière de Ha Tien; l'évacuation par le biais des forces US de l'aéroport Tan Son Nhat pour la seconde; et pour la troisième, il parle du vol d'hélicoptère de Toan sans faire aucune allusion à sa présence. Il s'ouvre volontiers quand il s'agit d'un sujet qui lui est favorable, en revanche reste coi devant ceux qui lui sont désavantageux. Le Col. Dam et son sbire représentent l'élément externe, le Gén. Tuong et le Médecin Duong constituent le noyau interne, deux composants indispensables pour un parfait assassinat.

Dès l'annonce de la nouvelle, on pense immédiatement qu'une altercation a mal tourné et que le Gén. Toan a fait feu sur son subordonné. Cette conjecture reste fragile car le Cpt. Do Duc confirme qu'il n'a pas quitté d'une semelle son chef de toute la journée, et quand le drame est arrivé, Toan était déjà chez lui. Tout compte fait, l'assassinat de Hieu a été minutieusement planifié par le quatuor (Toan, Tuong, Duong et Dam). Toan ne peut se permettre d'éliminer le Gén. Hieu qu'avec l'ordre venant d'en haut, or, son seul supérieur n'était autre que le Président Thieu en personne.

En conséquence, dans cette affaire, Thieu fut le commanditaire et le donneur d'ordre; Toan était à la tête du complot; Tuong et Duong ont tenu le rôle du cheval de Troie en guidant Dam et son homme de main, lesquels se sont chargés de l'exécution. Dam aurait fourni le pistolet spécial P6,35 mm à l'assassin, le Capitaine Do Duc.

Le 6 mai 2015, je reçois une révélation de la part d'une source de renseignement militaire américain:

A 10h45, alors que le Général Hieu entre dans son bureau de Commandant Adjoint du 3è Corps d'Armée, l'assassin l'approche de derrière et l'assomme avec un coup de bras à la Taekwondo à l'arrière du cou, puis utilise un pistolet Browning P6,35 mm pour tirer une balle au côté gauche du menton. La balle traverse à travers la mâchoire, monte au sommet du cerveau et loge à l'intérieure du crâne sans quitter la tête.

L'assassin était l'aide-de-camp du Général Toan, du nom de capitaine Đỗ Đức, un troisième degré ceinture noire de Taekwondo.


[X] Lieutenant Đỗ Đức se tenant derrière le Général Toan (5/1972, Kontum)

Juste après la tuerie, le Général Toan appelle le Président Thieu pour lui rapporter "Mission accomplie".

Nguyen Van Tin
18 Novembre 2004

Mis à jour le 6 Mai 2015
Traduit par Thach Ngoc Long

generalhieu.com