Les Parents Du Général Hieu

Tous les traits attractifs chez la personne du Général Hieu, tel que la beauté, la vertu, l'intelligence, l'habilité, la droiture, la fermeté, la justesse et la clairvoyance proviennent de ses parents. J'attribue les traits suivants à ma mère: beau, vertueux, humble; et les suivants à mon père: majestueux, intelligent, habile, droit, ferme, juste et clairvoyant.

Si l'on met côte à côte l'image de ma mère et celle de mon frère, on ne manquera pas de noter la ressemblance: gentillesse, élégance, courtoisie et modestie. Ma mère est morte quand j'avais seulement 4 ans; ce qui fait que je n'ai pas eu la chance de bien la connaître. Néanmoins, je me rappelle encore vaguement qu'un jour, ma bonne chinoise m'amenait dans une école à Shanghaï où ma mère s'exerçait comme aide institutrice. C'était une école franco-vietnamienne réservée aux enfants vietnamiens dont les parents étaient dans la Police de la concession française. Elle devait être bien aimée par ses élèves, parce que ceux-ci, filles comme garçons, se battaient entre eux pour avoir le privilège de me porter dans leurs bras. Je me rappelais que je n'avais jamais été grondé ou frappé par ma mère. Elle traitait les domestiques avec bienveillances et ils lui rendaient bien. Elle était très pieuse et fréquentait une école dirigée par les religieuses françaises. Elle aimait les livres de religion que les soeurs lui prêtaient. Et c'est l'un de ses livres qui a poussé mon père à convertir au catholicisme (il nous a affirmé qu'il était devenu catholique pour cette seule raison, et non pas parce que c'était une condition pour obtenir la main de celle-ci!)

Ayant perdu très tôt ma mère, je connais bien mieux mon père pour pouvoir préciser exactement quelle hérédité de ses traits se trouve chez mon frère. Cependant je préfère lui laisser le soin de le faire, l'ayant convaincu d'écrire son autobiographie pour la postérité.

Nguyen Van Tin (juillet 1998)

Ma Vie

Je suis né le 26 septembre 1903 à Bac Ninh, une petite ville située à 30 Kms au nord de Hanoi. Mon père est M. Nguyen Dza Tinh, un praticien en médecine orientale, bien connu sous le nom de Docteur Tinh "à la main magique". Il a deux épouses: la première, que j'appelle "mère" a un fils nommé Dan, 7 ans plus âgé que moi, et 3 filles; la seconde, que j'appelle "Bonne d'enfants" a 3 fils: Thuong (même âge que Dan), moi (Huong), et Tue, 3 ans de moins que moi et 3 filles. Après la mort de ma "Bonne", mon père se marie officieusement une troisième fois, avec une soit disant concubine, connue sous le nom de Chi Ba (3ème soeur). Celle-ci donne naissance à un garçon nommé Sac, dont le nom devient Nguyen Ngoc Dzanh quand il devient adulte.

"La patriarche" était ma grande mère paternelle, elle devint veuve à l'âge de 35 ans, très inventive, éleva courageusement son fils unique, l'envoya étudier dans un centre de formation en médecine orientale. Elle aussi, étudia cette matière, rien qu'en écoutant et en observant, et ainsi fut capable de traiter les cas bénignes. A 10 ans, ma "Bonne" contracte la tuberculose, reste clouée au lit plus d'un an et meurt. Quelques années plus tard, mon père à son tour, contracte une complication intestinale et meurt à l'âge de 58 ans. Ma "mère" (1ère épouse) s'occupe de moi comme son propre fils. Quand je suis en 8ème (CM1) dans une école franco indochinoise, l'instituteur est M. Truong Quy Binh. À l'époque, mes deux frères sont déjà diplômés de l'école secondaire de Buoi, et sont devenus instituteurs: Dan enseigne à Phu Lang Thuong et Thuong, la 9è (CE2) à Bac Ninh.

Sous le Protectorat, le français est pratiqué comme la langue officielle dans toute école. Les programmes sont enseignés en français; le vietnamien est considéré comme une langue étrangère. Chaque semaine, nous avons deux heures de leçons de "Thème": traduction du vietnamien au français; de "Version": traduction du français au vietnamien.

Je suis très studieux en français: je lis l'hebdomadaire des enseignants "Le Journal des Instituteurs"; plusieurs livres pour les enfants "Livres Roses"; une longue histoire "Le Morne Du Diable" d' Eugène Sue; "L'Expédition au Pôle Sud" de l'Amiral Peary. Puis, à l'école secondaire de Buoi à Hanoi, je lis beaucoup de romans écrits par: Rousseau, Diderot, André Theuriet, Anatole France, Paul Bourget, etc... Mes compositions en français obtiennent des excellentes notes de la part de mes maîtres: 7, 8, 9 sur 10. Ma composition intitulée "Le foyer paternel" reçoit 9 points sur 10 de la part de Mlle Alice Godbille qui l'envoie en France pour montrer comment ses élèves vietnamiens se débrouillent bien en français.

Pendant les 4 années à l'école secondaire de Buoi (1917-1921), je me suis toujours classé premier, et à l'examen final, en juin 1921, je suis classé 1er de ma promotion, mais n'a pu obtenir qu'une mention "Assez Bien". À part de cela, j'ai obtenu 2 autres diplômes, envoyés directement de Paris, signés par le Département d'Education de France: le "Brevet Elémentaire" et le "Certificat d'Etudes Primaires Supérieures".

A l'époque, si on possède l'un de ces diplômes, on peut entrer dans l'un des instituts suivants: d'Enseignements, Ingénieurs de Ponts et Chaussées, Médecine, Pharmacie, Commerce, Agriculture, Vétérinaire, travailler en tant que secrétaire dans le Bureau du Gouverneur français, ou instituteurs du primaire.

Mais après avoir obtenu mes diplômes, je suis le conseil de mon beau-frère Do Duc Du, qui tous les ans voyage jusqu'à Tianjin tout au nord de la Chine pour vendre les produits de broderie. Il me dit: "Je connais un vietnamien nommé Nguyen Van Khai. Il possède seulement le diplôme du primaire et travaille dans la Banque Franco Chinoise à Tianjin, et perçoit un salaire égal à celui d'un directeur général au Vietnam. Il existe une concession française et beaucoup de commerçants de ce pays y travaillent, peut être tu peux obtenir là-bas un poste bien payé."

Je vais au Commissariat de Police pour demander une carte d'identité, et ensuite au Résidence de France pour demander le visa de sortie. Le Résident me pose quelques questions, soutire un formulaire, le remplit et signe: "Le nommé Nguyen Van Huong, né le 26.9.1903 est autorisé à se rendre à Tientsin, Chine. Bac Ninh, le 2 juillet 1921. (Signé) Le Résident de France, Bouteiller"

Mon frère Thuong m'achète un bon de crédit au montant de 150 piastres, je me rends à la boutique de M. Ca Hoan, commande un veston de kaki et une chemise sur mesure, achète une cravate, une paire de chaussures et un chapeau feutre. Mon beau-frère et moi, nous allons à Hai Phong, embarquons sur le "Canton" pour aller à Hong Kong, nous restons à Hong Kong pendant quelques jours, puis embarquons le "Shangtung" en direction de Tianjin.

J'affiche une annonce dans la section de recherche de travail. Quelques jours plus tard, je suis embauché par une compagnie de construction française "Brossard Mopin & Cie" au titre de secrétaire. Mon boulot est de noter les entrées et les sorties des matériaux de construction utilisés par les projets de construction X, Y, Z dans un cahier d'enregistrement... Le chef comptable, un chinois, sous prétexte que mon écriture est déplorable, me congédie et fait entrer un membre de sa famille pour me remplacer. Heureusement, M. Khai, en dehors de son travail à la banque, a un second boulot comme chef comptable à la compagnie "Lemoine & Cie", m'embauche comme son aide comptable. De plus, Mme Khai me demande d'être le précepteur de ses deux filles nommées Nghiem et Lien, qui sont élèves d'une école dirigée par les religieuses françaises, les Soeurs St Joseph. Ce boulot supplémentaire me donne droit au logement et nourriture gratuits. Je suis temporairement installé!

À force d'écouter et de parler jours après jours, j'arrive à parler le chinois, et aussi l'anglais. Je tape toutes les correspondances envoyées en Angleterre et aux Etats-Unis.

Il y a deux collègues chinois, Pierre Che et Joseph Pang, de bons catholiques. Ils me persuadent à recevoir le baptême. Je plaisante: "Même si vous m'offrez un million de dollars, je ne me convertirais pas au catholicisme." Pas longtemps après je lis un livre qui a été prêté à Nghiem par les religieuses, et suis touché par les sacrifices de Jésus Christ. Quand je reçois le baptême, Joseph Pang me demande en se moquant de moi: "Combien de million de dollars t'ont-ils offert?"

En 1925, un lieutenant français est transféré de Hanoi. Un jour il vient à notre bureau pour quelques affaires. Mon patron m'introduit: "Ce jeune homme vient de Hanoi; il parle français comme un Marseillais." Le lieutenant me demande avec un ton hautain: "Depuis combien de temps travailles-tu ici?" Je lui réponds avec calme: "Depuis bientôt deux ans, mon lieutenant," puis réplique : "Et toi, combien de temps as-tu vécu dans mon pays?" Notre lieutenant rougit, soulève les sourcils, mais en souriant: "Je vous demande pardon, Monsieur, une mauvaise habitude."

Quelque temps plus tard, mon patron recrute un ancien officier français nommé Plessis comme directeur commercial. Celui-ci a l'ambition d'augmenter le chiffre d'affaire de la compagnie en vendant les armements, munitions, véhicules blindés, canons, avions de combat aux seigneurs de la guerre chinois tels que Chang Tso Lin, Wu Pei Fu, etc...

M. Plessis installe un bureau à Moukden, la capitale de la Manchourie, embauche un gérant nommé Tesmar, un européen de l'est. Un jour, en voyage d'affaires à Moukden, M. Plessis se dépêche de rentrer, me confie 5 milles dollars, et me dit d'aller soudoyer un colonel chinois nommé Liu au cas où plus tard celui-ci lui nous menace d'un procès. Car, Plessis est de mèche avec ce colonel, qui est directeur des Transmissions de l'Armée à Moukden. Cette magouille entre Plessis et lui est d'importer des marchandises fictives pour une somme de 100000 dollars, à partager en deux parts égales, et Liu a déjà reçu cette somme...Par la suite, rien n'a été importé bien entendu! Mais Liu est insatiable, après quelques semaines, il veut percevoir le paiement de "loyer de ses bâtiments". Quelques jours après mon arrivée à Moukden, le colonel Liu met un contingent de soldats pour occuper l'entrepôt. Tesmar me dit que celui-ci n'a pas voulu accepter les 5.000 dollars. Je vais dans une compagnie française toute proche pour téléphoner au consul français afin d'obtenir une intervention de sa part. En quelques minutes, M. Crespin arrive, et dit au colonel Liu: "S'il y a une plainte contre une compagnie française, je suis ici pour résoudre le problème avec le général Chang Tso Lin, vous ne devez pas vous comporter d'une manière aussi odieuse!" Notre colonel se retire timidement. Après le départ du consul, Tesmar chuchote à mes oreilles: "Tout est bien réglé, partageons les 5.000 dollars entre nous deux!" Je secoue la tête: "Bien sûr que non! Mon devoir est de retourner cet argent au patron."

En 1925, j'épouse Nghiem. Le banquet de mariage s'est déroulé avec solemnité à "National Grand Hotel", en la présence du consul de France, de mon patron et sa femme, et de nombreux français et quelques centaines de soldats vietnamiens (au service de l'armée française).

Mon premier fils, Trung est né le 4 septembre 1927; Hieu, le second, est né le 23 juin 1929; Tiet, le troisième, est né le 17 avril 1932... Au début de 1933, Trung a 6 ans, Hieu a 5 ans. Comme il n'y a pas d'école pour eux , je démissionne de mon travail pour retourner à Nhatrang où un poste m'attend à la compagnie de Caltex. Mais une fois à Shanghaï, pendant l'attente du transbordement à un bateau des Messageries Maritimes pour aller à Saïgon, un de mes anciens camarades de classe, Nguyen Duc Mao directeur de l'école réservée aux enfants de plus d'un millier de policiers vietnamiens de la concession française, me conseille de rester et de chercher un travail au Bureau de Police de la Concession et mettre mes deux fils dans son école, et leur mère peut y travailler comme aide institutrice.

Heureusement, quand je soumets ma candidature au Bureau De Police de la Concession Française, le directeur veut savoir si je connais la sténographie. Je réponds: "Monsieur le directeur, j'ai lu le livre "Sténographie en 20 leçons" par G. Buisson, mais possède seulement une connaissance superficielle." Il prend un rapport, me dicte une douzaine de lignes. Je gribouille quelque chose qui ne ressemble pas du tout à la sténographie, mais récite la dictée sans aucune faute!

Je ne commence à travailler officiellement au Bureau de Police de la Concession Française qu'au début du mois suivant. Salaire de base: 300 piastres; connaissance du japonais: 20 piastres; de l'anglais: 20 piastres; du chinois: 20 piastres; du caractère chinois: 60 piastres; d'heures supplémentaires: 60 piastres; d'enseignement du français aux policiers vietnamiens: 60 piastres; total: 540 piastres. Le salaire de Nghiem en tant qu'aide institutrice à l'école franco-vietnamienne: 60 piastres.

Après quelques mois, je gagne la réputation d'être un excellent écrivain public en français. Les fonctionnaires viennent en masse pour avoir leurs rapports tapés à la machine (et corrigés) par moi. Je m'occupe en particulier des rapports du Chef de Sûreté. Je suis les cours de "Techniques de Police". Après trois mois de test, je reçois un diplôme "cum laudae". En juin 1939, je passe le baccalauréat français avec la mention "bien".

En juin 1940, la France est occupée par l'Allemagne. M. Jobez, le directeur adjoint et le lieutenant P. Blanchet, quittent Shanghaï pour retourner en France afin de joindre la résistance. La concession française est restituée à la Chine. En 1946, sous l'occupation japonaise, la Chine subie une terrible famine. Nghiem, ma femme et Trung, mon aîné, contractent la tuberculose et meurent. En mai 1949, mes enfants et moi embarquons sur un destroyer de la marine française pour retourner à Saïgon. Avec nous se trouve Truong Ma Le...

Quelques mois plus tard, je vais à Hanoi pour occuper la fonction de directeur adjoint de la Police et Sécurité du Nord Vietnam, sous l'autorité de M. Nguyen Dinh Tai, le directeur et mon ancien camarade de classe. Truong Ma Le accepte ma demande de mariage. Nha, notre ainé, est né en 1950; Lich, une fille, en 1953; Thiep, une autre fille, en 1955; Liem, notre benjamin, est né en 1957. Hieu étudie à l'école militaire de Dalat, devient capitaine, commandant puis à l'école militaire supérieure aux Etats-Unis, devient lieutenant colonel, colonel, général de division, se marie avec Pham Thi Huong, donne naissance à 3 garçons (Dung, Cam, Hoang) et à 3 filles (Thu, Ha, Hang), est assassiné le 8 avril 1975 pour avoir été soupçonné de fomenter un coup d'état.

Après que j'ai perdu le poste de directeur adjoint de la Police et Sécurité, un collègue me dit: "Nous demeurons pauvre pour avoir été honnêtes. Je ne serai pas aussi toqué la prochaine fois." Après quoi, je suis nommé directeur de la Police et Sécurité. Une organisation de narcotrafiquant envoie un émissaire pour me proposer un marché: "Si vous ordonnez à vos policiers de fermer les yeux et de ne pas fouiller les bagages dans les avions provenant du Laos, nous vous donnons 1 million de piastres pour chaque vol. Il y aura un vol par mois." Je refuse, et ainsi reste pauvre après mon passage au poste de directeur de la Police et Sûreté.

En 1954, notre famille descend à Saïgon. Le premier ministre Ngo Dinh Diem me convoque à son palais et demande mon avis s'il est possible de se débarrasser des forces de la police de Bay Vien (chef militaire de la secte "Binh-Xuyên"). Je lui conseille tout simplement de faire appel aux troupes parachutistes stationnées à Nhatrang. Après quoi je suis récompensé avec le poste de directeur adjoint général de la Police et Sûreté Nationale, comme assistant au Général Nguyen Ngoc Le. Un jour, le général m'appelle dans son bureau et m'ordonne d'arrêter tous les fonctionnaires corrompus du Bureau de Police. Je lui dis: "Dans ce cas-là, mon Général, je dois vous arrêter en premier!" Comme conséquence, je suis rétrogradé au poste de directeur du centre de formation de police.

Le 29 avril 1975, Tri, Tin, la femme de Hieu et ses enfants partent aux Etats-Unis. Je reste au pays, et suis forcé d'entrer dans un camp de rééducation le 15 juin 1975. En janvier 1983, à l'intervention de Tran Dai Nghia, le beau-fils de mon frère Thuong, je suis relâché du camp, et en janvier 1988, de nouveau grâce à l'intervention de mon beau neveu, émigre aux Etats-Unis...

Nguyen Van Huong
New York, juin 1995
Révisé le 18.05.2003

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