Le Destin D'Un Patriote


Un matin, très tôt lors de mon voyage d'achats à Saïgon (de Hawaï), le téléphone sonne et Xuan soulève le combiné. A la fin d'une longue conversation, elle entre en courant dans ma chambre pour me réveiller, bien que je sois déjà hors du lit et suis en train de m'habiller.

"Oncle Huong a appelé. Hieu est mort!" Avant que je puisse réagir, elle s'est effondrée sur mon lit et commence à pleurer.

"Hieu! Tu veux dire le Général Hieu!"

"Oui."

"Mais comment? Pourquoi?"

Le père de Hieu, que nous appelons affectueusement oncle Hai (Bac Hai), un ancien et cher ami de notre père, a dit à Xuan que, vingt quatre heures auparavant, son fils a été convoqué à une réunion au palais présidentiel. Ensuite, juste il y a quelques heures à peine, ils ont appelé la femme de Hieu pour lui informer de sa mort. Quelqu'un du palais l'a escortée à son bureau, où ils ont trouvé son corps effondré sur la grande table, un seul trou causé par balle sous son menton. À l'exception d'une toute petite tache rouge sèche à l'emplacement de cette plaie, il n'y a aucune trace de sang nulle part ailleurs. " Il s'est mortellement blessé en nettoyant son pistolet," ils lui ont fait savoir.

"C'est absurde!" J'exclame mon indignation à haute voix. "Hieu est un tireur d'élite. Il peut nettoyer son pistolet les yeux bandés. Ce n'est pas possible qu'il soit si maladroit!

"Je sais. Oncle Huong a téléphoné pour nous faire part de la mort de son fils et nous informer qu'il est sur le point d'aller voir le cadavre. " ...Juste au cas où si jamais, quelque chose m'arriverait, à moi aussi," a-t-il dit.

Quand le gouvernement des Etats-Unis commence à retirer ses soldats, il a projeté de les remplacer par les troupes vietnamiennes - le soit disant "Vietnamisation" de la guerre. Acculé par la critique intérieure et internationale au sujet de son soutien d'un régime inerte et corrompu, Washington fait pression sur le Président Nguyen Van Thieu afin que celui-ci met de l'ordre et fait un nettoyage en règle chez les militaires; à cette époque-là, la corruption est largement répandue, et la presse américaine comme vietnamienne, bien renseignées, l'ont exposée au grand jour. Le vice-président de Thieu forme une commission d'enquête pour rassurer les américains avec l'espoir que cette mesurette suffirait à leur calmer et permettrai de demander davantage d'aide militaire et monétaire. Les journaux vietnamiens, engagés à fond dans ce sujet, ont avancé les noms de cinq hommes propres; le premier parmi eux est le Général Hieu.

Moi-même, je suis découragée par la politique vietnamienne depuis bien longtemps avant ce triste évènement. J'ai vu comment elle a affecté mes parents, mes frères, mes soeurs, et mon cousin Long, et des milliers d'autres qui affectionnent profondément leur pays. Ce ne sont pas eux qui détiennent le pouvoir et ont le soutien aveugle des américains. Tous les dirigeants sans exception, ne sont que des ripoux, sans aucun scrupule, qui font semblant d'aimer leur patrie mais en réalité ne se préoccupent que de leur propre carrière et intérêt personnel. A chaque rencontre avec mes amies, j'entends l'une qui rapporte que le Général untel a envoyé son hélicoptère pour amener sa maîtresse à une soirée dansante à Dalat, l'autre se vante qu'un haut gradé a l'habitude d'utiliser son hélicoptère pour amener son mari, un riche entrepreneur, à aller à la chasse. Elles continuent leurs racontars aussi à-propos d'une femme qui est devenue très riche parce que son mari, un commandant de marine, a utilisé son bateau pour convoyer les marchandises illicites telles que les drogues et les articles de contrebande: cigarettes, radios, magnétophones, et produits de beauté.

Et ce ne sont pas des cas isolés. Il apparaît clairement qu'il ne reste plus qu'une poignée d'honnêtes chefs militaires qui continuent à lutter pour défendre à tout prix le territoire contre les Communistes et, par conséquent, les officiers modestes comme mon cousin, Colonel Long, le Général Hieu, et une minorité de cadres accompagnés de leurs humbles soldats et qui sont solidaires à poursuivre la lutte contre l'envahisseur. Ces derniers, qui arrivent à peine à subvenir au besoin de leur famille, leurs femmes étant pour la plupart du temps forcées de vivre avec la famille de leurs beaux-parents et peut être aussi, de travailler dans les bars qui ont comme clients les GI, bars qui sont maintenant fermés à cause du rapatriement en masse des troupes américaines. Et à présent, ces femmes ne peuvent plus compter que sur la solde insignifiante de leurs maris: payer les troupes qui ont perdu les batailles l'une après l'autre ne constitue pas une priorité pour les hauts fonctionnaires d'état, civils comme militaires.

Ces cinq officiers "irréprochables", qui ont sacrifié leurs existences pour défendre le Sud Vietnam, malgré leurs répugnances envers ce grand fléau qu'est la corruption et qui se déroule sous leurs yeux, sont considérés comme des héros par toute la population pendant les derniers mois de la guerre. Ils représentent la dernière chance Sud-vietnamienne, et non seulement nous plaçons notre espoir en eux, mais aussi dépendons d'eux pour préserver notre honneur et dignité en tant que grand peuple. Le monde entier nous observe.

Le Général Hieu est cher à notre famille pour une autre raison. Non seulement il est le fils d'un grand ami de notre père, mais il a aussi été un admirateur silencieux d'Anh Dao. Il l'a enseigné l'anglais avant le départ de celle-ci pour Chicago. Il était amoureux d'elle, mais était trop timide pour le lui dire. Mutuellement, ma soeur l'admirait aussi, mais elle était si impressionnée par sa forte personnalité qu'elle n'osait pas croire qu'il a prêté attention à elle. Après cette séparation, un jour par mégarde, Hieu a laissé son journal ouvert sur sa table et son père l'a aperçu et l'a lu. Il parle de l'amour de son fils pour Anh Dao à mes parents, mais il est déjà trop tard. Elle est à Chicago et mes parents ne veulent pas que ses études soient interrompues, même pour un gentleman aussi admirable que Hieu.

Né à Tientsin et élevé à Shanghaï, Hieu y fréquente les écoles anglaises; il le parle couramment ainsi que le français et le chinois à part du vietnamien. De retour au Vietnam dans les années 50 avant la partition du pays en 1954, il entre à l'école militaire de Dalat et est sorti premier de sa promotion. Il joint l'armée vietnamienne et monte rapidement les échelons - primo, à cause de son éducation et de sa souche familiale (son père était directeur de la Police et Sûreté d'Hanoi aux débuts des années '50 mais a quitté le Nord en même temps que notre famille) - secundo, à cause de sa pertinence et de son savoir faire en accomplissant sans failles les tâches les plus délicates. Il devient naturellement général et malgré lui, une pièce maîtresse et précieuse dans la vitrine officielle du Président Thieu, qui en a besoin, en particulier pendant les derniers jours du régime: honnête, compétent, et entièrement consacré à un seul idéal, l'indépendance du Sud Vietnam.

Sans compter ses cours particuliers pour Anh Dao, il visite fréquemment notre famille et nous amène souvent en pique-niques et aux cinémas. Nous ne nous rendons pas compte de son amour pour Anh Dao qu'après qu'elle s'est mariée. A l'époque, nos parents ont gardé le secret. Le jour où Hieu se marie avec Thu Huong; et c'est seulement à ce moment-là que nos parents nous révèlent la vérité, c'est dommage qu'ils ont attendu si longtemps.

Dans les années '70, l'image positive projetée par les militaires tel que Hieu sert comme un bouclier pour le régime de Thieu. Mais Hieu lui-même constitue une menace potentielle pour ce dernier. Une de ses responsabilités est de combattre les hauts gradés qui pratiquent de la contrebande et aussi le détournement des fonds de pensions de l'armée. Chaque fois qu'il dénonce un délit ou une malfaisance d'un des acolytes de Thieu, Hieu met sa vie en danger. Oncle Huong dit à Xuan que ce matin-là Hieu a récemment refusé de couvrir une faute commise par un des copains de Thieu. Il s'est aussi ouvertement opposé au plan de retrait des troupes des zones stratégiques vitales, "l'abandon de plus en plus de territoires aux communistes".

"J'ai vu son cadavre," le père de Hieu nous a dit ce jour-là." Non seulement suis-je convaincu que Hieu ne s'est pas suicidé, mais je suis sûr qu'ils l'ont tué quelque part ailleurs et ont ramené son cadavre jusque là, dans son bureau. Comme ma belle-fille l'a dit, "il n'y a pas de sang nulle part- juste une tache sous le menton."

"Je ne quitterai pas la lutte," a dit Hieu à son père deux jours avant sa mort." Et je ne permettrai jamais à Thieu de me faire taire. Je mourrai en combattant, que ce soit au champ de bataille ou dans mon bureau. Je ne la quitterai jamais tant que je ne verserai pas ma dernière goutte de sang. Vous pouvez faire confiance en mon honneur et ma détermination."

Nguyen Thi Thu-Lam

(from "Fallen Leaves, Memoirs of a Vietnamese Woman from 1940 to 1975", publié par Yale Southeast Asia Studies)

Révisé le 17.05.2003

generalhieu.com